Il existe des images qui ne survivent pas à la lumière du jour. C’est tout le principe d’Illustrated People, projet du plasticien français Thomas Mailaender, qui a transformé des corps en papier photosensible le temps d’une exposition aux ultraviolets. Le tirage tient quelques minutes, puis s’efface.

Le dispositif est d’une simplicité désarmante. Un négatif posé à même la peau, une lampe UV braquée dessus, et la mécanique du coup de soleil fait le reste. Mailaender déclenche son appareil juste avant que le jour n’efface tout, faisant de la photographie le seul moyen de conserver une œuvre condamnée à disparaître. Le procédé reste un détournement artistique du coup de soleil et non une pratique anodine, l’exposition aux UV en conditions contrôlées ayant nécessité un encadrement précis pour limiter les risques pour la peau des modèles.

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Le corps comme surface sensible

Le projet naît d’une résidence d’un an menée en 2013 dans la collection de l’Archive of Modern Conflict, à Londres. Mailaender y sélectionne 23 négatifs originaux qu’il applique sur la peau de modèles avant de projeter une lampe UV puissante pour y imprimer une image fugace. Le corps ne sert plus de sujet, il devient support.

Des images de guerre sur une toile vivante

Le fonds mobilisé n’est pas anodin. L’Archive of Modern Conflict, constituée depuis le début des années 1990, collecte des documents liés à l’histoire des conflits, et c’était la première fois que cette collection était donnée à voir sur une toile humaine. Des scènes de guerre remontent à la surface d’un ventre ou d’un avant-bras, puis s’évaporent. Le geste dit quelque chose de la mémoire.

Un marketing sensoriel poussé jusqu’à l’inconfort

Ce qui rend le dispositif créatif efficace, c’est qu’il engage le corps du spectateur autant que celui du modèle. On regarde ces images en ressentant la brûlure, en pensant à la peau qui tire. Là où le marketing sensoriel se contente souvent d’un parfum diffusé en boutique, Mailaender travaille une sensation franchement désagréable, et c’est précisément ce qui grave l’idée.

L’objet livre comme véritable finalité

La performance a été traduite en livre, publié en 2014 par RVB Books et l’Archive of Modern Conflict : 128 pages où les portraits alternent avec des images d’archives issues de la collection. Le tirage devient le seul témoin d’une œuvre morte à la naissance, une leçon utile pour toute agence de communication créative travaillant sur de l’éphémère.

Une reconnaissance qui a dépassé le cercle photo

L’ouvrage a remporté le Paris Photo-Aperture PhotoBook of the Year Award 2015 ainsi que le prix du meilleur livre de photographie de l’année, catégorie internationale, décerné par PHotoESPAÑA la même année. Preuve qu’un protocole low-tech, sans chambre noire ni retouche, peut encore surclasser des productions autrement plus lourdes.

Le support qui refuse de durer est un terrain de jeu plus fréquenté qu’on ne le croit. Installé en Finlande, David Popa peint avec de la terre et du charbon d’immenses portraits éphémères à même les paysages, voués eux aussi à s’effacer. Là encore, c’est la photographie qui finit par devenir l’œuvre.